Pourquoi?

octobre 5, 2010

La mode du vieux

Filed under: tout ou rien — marcos @ 3:49
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Design, mode, art de vivre, musique… Aujourd’hui, le vintage est partout, le passé est célébré en permanence mais surtout idéalisé. Cette tendance à regarder dans le rétroviseur en dit-elle long sur l’état actuel de notre société ? Etait-ce vraiment “mieux avant”, ou cette sempiternelle rengaine est-elle un leurre commun à chaque époque ? Tentative de décryptage.

les exemples sont nombreux : la mode des tenues vintage qui fleurissent aussi bien sur les étagères des friperies branchées que dans les chaînes de magasins les plus populaires, le retour en fanfare dans nos rues des cultissimes Vespa et des autos lookées “R8 Gordini”, la multiplication d’ouvrages retraçant « nos plus belles années » et de documentaires en hommage aux Swinging Sixties, le succès retentissant de films aux couleurs sépia comme “Les Choristes”, devenu l’étendard d’un certain ordre moral où les porte-plumes régnaient en maître dans les salles de classe, la célébration de la figure tutélaire du général de Gaulle par bon nombre d’hommes politiques qui s’en réclament à tort et à travers, ou la « mélancolie française » d’intellectuels en vogue qui n’hésitent pas à clamer qu’avant, c’était quand même mieux. Bref, qu’ils soient anecdotiques ou plus révélateurs, les exemples ne manquent pas lorsqu’il s’agit de pointer du doigt cette tendance tenace de la société à observer la vie d’aujourd’hui à travers le prisme du passé. Comme pour toutes les tendances, il y a du bon et du mauvais, et il faut donc faire le tri : si on préférera éviter les trips régressifs du style « je m’éclate comme un fou dans une boîte de nuit sur les tubes oldies de Chantal Goya en acclamant Casimir et Groquik sur la scène », ou les croisières dans lesquelles d’anciennes gloires yé-yé viennent saluer les copains et empocher leur chèque, on n’est pas contre le fait de se laisser aller à une petite madeleine de Proust. En clair : succomber à la nostalgie, qui n’est pas une mauvaise chose en soi à condition que ce sentiment ne nous conduise pas à l’aigreur et au conservatisme béat. Ainsi, lorsque le passé prend une place de plus en plus importante dans la société, on est en droit de s’interroger sur ce que cela révèle sur nous-mêmes et sur le climat général. Serions-nous en train, comme le disait Paul Valéry, d’entrer dans l’avenir à reculons ?

Un temps que les moins de 20 ans…

Si chacun a sa propre définition de l’“avant” (en général, un paradis perdu situé non loin de l’enfance), le terme est aujourd’hui plutôt employé pour parler des années 50, 60 et 70. Ces décennies, qui virent naître les notions de progrès et de modernité et qui posèrent les bases d’un monde dans lequel nous vivons encore, représentent une source créative intarissable pour des musiciens, designers ou scénaristes actuels. De plus en plus de romans, films ou séries mettent en scène ces décennies passées, comme si la société d’aujourd’hui ne méritait pas d’être traitée de façon artistique. Pour preuve, les 17 nominations aux Emmy Awards de “Mad Men”, série montrant les mutations de la société américaine des sixties. Ou, dans un autre genre, le plébiscite il y a quelques années de “That 70’s Show”, une sitcom qui suscita l’engouement d’un jeune public qui découvrait alors avec enthousiasme les joies des pattes d’eph, du mobilier kitsch et du Flower Power. Que certains quadragénaires se remémorent avec une nostalgie bon enfant la société ou la mode de leur jeunesse, il n’y a après tout rien de plus normal ; ce qui est plus surprenant, en revanche, c’est qu’une nouvelle génération semble prendre un malin plaisir à faire fonctionner la machine à remonter le temps.

« J’écoute de plus en plus souvent Nostalgie chez moi ou avec mon père en voiture », confie Emilie, tout juste 19 ans. « C’est à peu près la seule radio où tu es susceptible d’entendre encore des bons trucs », ajoute-elle tout en remarquant que « la culture populaire des années 50 à 70, c’est quand même mieux que la soupe que l’on nous sert aujourd’hui ». Bigre ! Si même les jeunes s’y mettent… Mettons les pieds dans le plat : si les baby-boomers égrènent leurs souvenirs avec délectation, et si même certains jeunes gens commencent à être nostalgiques d’une époque qu’ils n’ont pas connue, c’est qu’il y a forcement une raison. La première, plutôt évidente, est économique et sociale. Vue d’ici, la vie dans les Trente Glorieuses paraissait douce et le futur, prometteur. Probablement lié à cette conjoncture économique favorable et à la sortie d’une guerre dévastatrice, l’état d’esprit était plus optimiste.

Un passé fantasmé ?

Etait, ou semblait ? La nostalgie ne servirait-elle pas de refuge à des sexagénaires qui commencent à regretter la vitalité de leurs 20 ans et ressentent le besoin de se rassurer, comme c’est le cas lors d’une remise en cause personnelle ? Mais aussi, plus généralement, en période de crise ? Selon un sondage de l’Insee pour “L’Expansion”, 68 % des Français trouvent qu’on vivait mieux avant, malgré la richesse par habitant qui a doublé depuis 1973 et l’espérance de vie qui a augmenté de six années. Plutôt paradoxal. « On semble oublier que la vie était dure, il n’y avait pas tous les progrès techniques ou médicaux que l’on a aujourd’hui », tempère Christian, 61 ans. « En ce moment, on entend dire que le pays est bloqué et que le futur est incertain, mais à mon époque c’était déjà la même ritournelle. » Alors, serions-nous trop enclins à idéaliser hier, à occulter les mauvais souvenirs pour fabriquer un passé recomposé ? « C’était mieux avant, ce n’est pas de la nostalgie, c’est un jugement », analysait cet été sur France Inter Henri-Pierre Jeudy, sociologue et chercheur au CNRS. « La nostalgie est atemporelle, ce n’est ni du ressentiment, ni du regret. Elle dégage une certaine poésie parce que l’on peut prêter à des choses qui se sont passées hier tout un univers imaginaire. Après, si c’était mieux avant, je n’en sais rien, mais j’ai toujours l’impression qu’il faut faire confiance à la manière dont une société se transforme. » Si les 60’s et 70’s tiennent depuis longtemps le haut du podium du “bon vieux temps”, les années 80, pourtant au départ si décriées, semblent à présent bien parties pour les détrôner. Logique, puisqu’une nouvelle génération a atteint l’âge acceptable pour s’adonner au plaisir nostalgique, comme l’illustre “France 80”, le premier roman de Gaëlle Bantegnie, dans lequel elle consigne avec obsession tous les détails (noms de produits, de personnalités…) qui ont marqué son enfance et façonné les eighties. De même, on a pu voir ces derniers temps une nuée de groupes ressortir du placard des sons et des looks typiques de cette décennie, confirmant l’adage selon lequel c’est dans les vieux pots que l’on fait la meilleure soupe. Mais ce recours de plus en plus systématique au passé ne servirait-il pas à masquer un manque d’inspiration ? Pas forcément, selon Maxime, musicien amateur de 31 ans : « En se remémorant l’environnement sonore dans lequel on a baigné durant notre enfance et en essayant d’imiter maladroitement nos aînés, on obtient quelque chose d’inédit et on se forge notre propre identité. De tout temps, ça s’est passé comme ça. » Des propos que venait confirmer le journaliste Jean-Emmanuel Deluxe dans ces pages : « Durant les sixties, il y avait déjà des revivals, par exemple les Beatles des débuts rendaient hommage aux pionniers du rock et les années 30 étaient à la mode. » Il soulignait néanmoins que « dans la musique comme dans l’art en général, c’est seulement en affichant ostensiblement ses influences que l’on arrive à les dépasser et à produire quelque chose de neuf ». Là réside probablement la clé : tirer les leçons du passé pour ne pas en reproduire les erreurs, accepter la disparition inéluctable d’un pan de notre histoire commune tout en s’évertuant à conserver ses acquis. En clair : prendre le meilleur d’hier (enthousiasme, goût pour l’innovation, envie de vivre ensemble) et s’en servir de socle pour la construction du futur. Tout un programme.

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