Pourquoi?

mai 9, 2011

Buzz et scoops Cannes 2011

Filed under: tout ou rien — marcos @ 6:23
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Les tsunamis nous submergent, les centrales nous atomisent, les dictatures s’écroulent… Bref, le monde continue de tourner – au propre comme au figuré – et d’exposer ses films dans la plus belle des vitrines : le Festival de Cannes. Entre les grands auteurs toujours présents, les stars glamour et les grosses machines impossibles à rater, on va encore se bousculer sur la Croisette ! Petit passage en revue des probables moments forts.

Cette année plus que jamais, le Festival de Cannes met les femmes à l’honneur. Et ce, dès l’affiche de cette 64e édition qui reprend une superbe photo de Faye Dunaway par le cinéaste Jerry Schatzberg : son visage angélique se détachant sur fond noir, ses jambes nues et interminables comme « des compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie », pour citer François Truffaut… Un hommage à la beauté éternelle des grandes actrices. C’est d’ailleurs notre fière représentante du moment, la comédienne, chanteuse et bientôt réalisatrice Mélanie Laurent, qui ouvrira le bal le 11 mai en ajoutant comme corde à son arc celle de maîtresse de cérémonie. Un bal qui comptera plus de réalisatrices qu’à l’accoutumée, avec notamment la présence remarquée de Jodie Foster. Dans son Complexe du castor (hors compétition), elle réussit à faire jouer les ventriloques dépressifs à Mel Gibson. Tout aussi étrange, le premier film de Julia Leigh, Sleeping Beauty, dans lequel une étudiante rejoint le groupe des “beautés endormies” qui, contre rémunération, s’endorment et se réveillent sans savoir ce qui leur est arrivé pendant la nuit. Plus réaliste, We Need to Talk about Kevin de la Britannique Lynne Ramsay, sur une mère (Tilda Swinton) qui se remémore sa vie pour comprendre ce qui a conduit son fils à commettre l’irréparable. Réalisé par un homme, Radu Mihaileanu (Le Concert), La Source des femmes nous emmène dans un petit village d’Afrique du Nord où des porteuses d’eau (dont Leïla Bekhti, Hafsia Herzi et Hiam Abbass), se pliant à la tradition, se mettent à faire la grève de l’amour tant que les hommes ne mettront pas la main à la pâte. Autres femmes à l’honneur également, Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg ou encore Charlotte Rampling, menacées par la collision imminente de la Terre avec une autre planète dans Melancholia, sous le regard de Lars Von Trier, un réalisateur qui sait pousser ses actrices dans leurs derniers retranchements. Une mobilisation féminine qui ne devrait pas manquer de séduire les quatre femmes du jury, avant que le Festival ne s’achève en beauté(s) avec la présence en clôture, sur scène et sur l’écran, de Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni et Ludivine Sagnier, les héroïnes du fort bien nommé Les Bien-Aimés, nouvelle comédie musicale de Christophe Honoré (Les Chansons d’amour).

Mais un Festival de Cannes n’en serait pas un sans ses valeurs sûres. Ses “abonnés”, comme on dit. Ceux dont le président Gilles Jacob aime à suivre la filmographie sur plusieurs années, après leur avoir souvent mis le pied à l’étrier. Ceux dont on pense souvent : « Encore eux ! », mais qu’on a, mine de rien, toujours plaisir à retrouver. Symbole de ces dinosaures du septième art qui ne sont pas près d’être menacés d’extinction : Woody Allen qui, refusant toujours la compétition, a accepté cette fois-ci d’ouvrir les festivités avec son très attendu Minuit à Paris, où comment la capitale romantique va remettre en question la vie d’un futur jeune marié (Owen Wilson). Personne ne sait encore si cela est dû à la présence de Carla-Bruni Sarkozy au casting… Autre dinosaure, ibérique celui-ci : Pedro Almodóvar, qui retrouve son acteur fétiche Antonio Banderas pour en faire un chirurgien esthétique inventeur d’une peau artificielle dans La piel que habito. Une présence remarquée qui, aux côtés des déjà palmés d’or Lars Von Trier, des frères Dardenne pour leur Gamin au vélo, ou de Nanni Moretti pour son Habemus papam, a de quoi donner du piment à la compétition.

Pays organisateur de la compétition, la France se devait d’aligner des représentants de choix. C’est chose faite en la personne de Bertrand Bonello dont L’Apollonide, montrant le quotidien d’une maison close, risque de faire parler. Idem pour l’anticonformiste Alain Cavalier qui, avec son Pater, docu-fiction décalé avec Vincent Lindon dans son propre rôle, ne laissera pas indifférent. Egalement en lice, la jeune Maïwenn, saluée par la critique pour Le Bal des actrices, et qui avec Polisse s’immisce dans les coulisses d’une police pas si lisse.

Les surprises attendues Mais Cannes ne serait pas Cannes sans son lot de films que tout le monde attend et qui devraient créer l’événement, comme The Tree of Life de Terrence Malick. Le réalisateur aussi rare que culte (La Balade sauvage, Les Moissons du ciel, La Ligne rouge) s’offre ici un casting d’exception avec Brad Pitt et Sean Penn. Sean Penn qu’on retrouvera également, méconnaissable en ex-star du rock gothique décidant de venger son père décédé, dans This Must Be the Place. De quoi créer l’évé nement, mais peut-être moins que La Conquête de Xavier Durringer, sur l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy, porté par un Denis Podalydès criant de mimétisme. Ceux qui rêvent d’une montée des marches commune – enfin, plutôt peu commune… – de Denis “Sarko” Podalydès et de Carla (pour le Woody Allen) devront sans doute se contenter de stars plus conventionnelles comme Johnny Depp et Penélope Cruz, à l’affiche de Pirates des Caraïbes : La Fontaine de jouvence présenté hors compétition. Voire de Jean-Paul Belmondo à qui le Festival rend hommage cette année, ou de son successeur légitime dans le cinéma français, à savoir Jean Dujardin qui viendra défendre hors compétition The Artist, un film entièrement muet qui va sans doute faire grand bruit sur la Croisette. Et c’est ainsi qu’enivré par cette touche féminine du cru 2011, bluffé par les cadors du septième art, ou surpris par les jeunes qui osent, Robert De Niro, accompagné d’Olivier Assayas, d’Uma Thurman, de Johnnie To ou de Jude Law, remettra les prestigieux trophées aux heureux élus le soir du 22 mai. Avec une Palme d’or qu’on espère moins hermétique que l’an passé. Car si Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures se souvient effectivement de sa Palme d’or, le grand public, lui, n’a pas été tellement marqué. Ceci dit, s’il prenait à ce bon vieux De Niro de célébrer comme son prédécesseur Tim Burton un film improbable, un simple “You talking to me !” façon Taxi Driver suffirait à faire taire les critiques. Alors Bob, c’est à toi de jouer !

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mai 2, 2011

Le cinéma grec retrouve du mordant

Filed under: tout ou rien — marcos @ 8:46
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Alors que la Grèce est en train de traverser l’une des pires crises de son histoire, son cinéma n’a jamais été aussi dynamique. Emergence de films choc comme “Canine” et de nouveaux talents, bouleversement du système de production… Le cinéma grec vit sa nouvelle vague. Reportage à l’occasion du récent Festival du film francophone qui, signe des temps, a remporté lui aussi un franc succès.

Vous ne connaissez du cinéma grec que Theo Angelopoulos et son “Pas suspendu de la cigogne” tellement suspendu qu’on se demande si le projectionniste n’a pas appuyé sur pause ? Pour vous, la Grèce au cinéma se résume à Anthony Quinn habillé en costume folklorique et entamant son célèbre sirtaki dans “Zorba le Grec” ? Ou à “L’Attaque de la moussaka géante”, film culte au demeurant, surtout pour son côté nanar proche du sublime, mais datant de plus de douze ans ? Eh bien, il est temps de mettre votre montre à l’heure d’Athènes ! On sait que ce sont les Grecs qui, dans l’Antiquité, ont inventé le spectacle vivant tel que nous le connaissons aujourd’hui. Ce qu’on sait moins, c’est qu’entre 1955 et 1969, la Grèce était le pays qui produisait le plus de films par habitant. Puis, malmené par les dictatures, affaibli par la crise, étouffé par des monstres sacrés comme Angelopoulos, certes Palme d’or en 1998 pour “L’Eternité et un jour” et régulièrement invité au Festival de Cannes pour y montrer ses très longs plans-séquences, mais surtout gourmand en subventions nationales, le cinéma grec a périclité, et les salles avec lui. Heureusement, la tendance semble aujourd’hui s’inverser, avec l’émergence des multiplexes et la rénovation d’anciens cinémas. Et même si ce nouvel engouement est surtout concentré à Athènes et Thessalonique, les spectateurs retrouvent le chemin des salles obscures, tandis que les professionnels du cinéma grec renouent avec un esprit de rébellion un peu perdu. C’est ainsi qu’en novembre 2009, 140 d’entre eux, dont l’éminent Costa-Gavras, ont menacé de boycotter le Festival international du film de Salonique pour faire pression sur leur ministère de la Culture et démanteler un système de financement sclérosé. Un mouvement porté par le collectif “Cinéastes dans le brouillard”, qui a réussi à faire évoluer la loi, redonnant ainsi espoir et ambition au cinéma grec.

Le cas le plus marquant de cette envie de cinéma faisant fi de la crise économique et du système est sans doute “Strella” de Panos H. Koutras. Porté par le succès considérable de son “Attaque de la moussaka géante”, Koutras a pourtant eu bien du mal à trouver des financements pour son nouveau projet. Il faut dire que “Strella” raconte l’histoire d’un transsexuel à la recherche de son fils : un sujet qui a certainement effrayé les investisseurs, mais qui n’a pas découragé son réalisateur. S’autoproduisant en s’endettant jusqu’au cou, celui-ci a réussi à boucler son film, qui a concouru dans vingt festivals internationaux. L’Etat a finalement décidé de voler au secours du réalisateur en effaçant ses dettes. Comme souvent avec les cinémas émergents (ou ré-émergents), la tendance en Grèce est aux films sociaux. Les cinéastes grecs veulent ainsi témoigner de la crise qui les touche, du chômage galopant, des restrictions drastiques, de l’immigration venue des Balkans… Tourné en 2007, et montrant la réinsertion impossible d’un homme sorti de prison qui traîne avec des SDF en plein coeur d’Athènes, “Réparation” de Thanos Anatopoulos est un très bon exemple de ces préoccupations sociales, d’autant qu’il n’hésite pas à aborder le sujet des conflits ethniques qui gangrènent le pays. Idem pour “Delivery” signé par un cinéaste bien installé, Nikos Panayotopoulos, qui a su se renouveler en filmant l’errance d’un jeune homme pauvre dans les quartiers glauques d’Athènes. Comme celui d’Exarchia, bohème à tendance anarchiste, où, selon un jeune Grec, « si tu as le malheur d’y garer ta voiture le soir, on te la brûle la nuit », mais où la jeunesse fait aussiu preuve d’une grande vitalité artistique.

Sans le sou, l’avant-garde grecque se débrouille comme elle peut pour financer ses projets. En ce sens, le film français “Donoma” représente pour elle un formidable exemple. Présenté au Festival du film francophone dans une salle remplie d’étudiants en cinéma plus qu’enthousiastes, ce film du jeune réalisateur Djinn Carrenard (qu’on découvrira en France en octobre) a suscité l’enthousiasme. Et pour cause, il a été tourné pour seulement 150 euros et a forcément donné des envies et des idées à ces jeunes artistes en montrant qu’avec de la jugeote, du système D et une persévérance à toute épreuve, de petits chefs-d’oeuvre pouvaient voir le jour. D’autres films ont été achetés par Canal+, comme le court-métrage expérimental “Casus Belli” de Yorgos Zois, l’ancien assistant d’Angelopoulos. Certains ont remporté des prix dans des festivals internationaux, tel “Attenberg” d’Athina Rachel Tsangari qui a vu son interprète Ariane Labed récompensée à Venise. Et enfin, quelques-uns, comme le bien nommé “Canine”, ont montré que le cinéma grec est capable de s’exporter avec mordant et de sortir du ghetto dans lequel on avait pu le confiner. Cet étrange huis clos signé Yorgos Lanthimos, sur une famille vivant coupée du monde, a bluffé tout le monde au point de remporter le Prix de la jeunesse et le prix Un certain regard à Cannes en 2009 et d’être nommé pour l’Oscar du meilleur film étranger. Une belle façon de se rendre définitivement compte que malgré l’adversité, la culture est inaliénable, que la pellicule renaît toujours de ses cendres, et que fiction grecque ne rime pas forcément avec tragédie.

juin 24, 2010

Mafiosa : ça se corse !

Filed under: tout ou rien — marcos @ 7:38
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Après deux saisons en Provence, la série de Canal+ se tourne, pour la première fois, sur l’île de Beauté. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour le réalisateur et pour
les Corses, ça veut dire beaucoup. Explications.

Des montagnes découpées à la machette, molletonnées d’arbousiers, de bruyères et de myrtes, qui résonnent des cavales de bandits mythiques. Un fouillis de pins, de palmiers, de longues fleurs violettes et de lavandes qui dévorent des routes serpentines et cabossées. La Méditerranée fondue dans des horizons d’Italie, piquetée de ferrys et de voiliers. La Corse, enfin. La Haute-Corse, plus précisément. C’est ici que soufflent les derniers miasmes de la Brise de mer, la légendaire bande de malfaiteurs bastiais, baptisée ainsi d’après le nom du café du Vieux-Port où les gangsters avaient coutume de taper le carton. Ici, les balles de fusil sifflent plus souvent que la tramontane, les explosifs tonnent plus fort que l’orage : la guerre des clans est ouverte, le taux de mortalité du voyou est en hausse. Eric Rochant y tourne la troisième saison de “Mafiosa”, une série avec des truands bastiais qui s’envoient des amabilités balistiques.

Une “identité” qui coûte cher
Marre de faire semblant, de trafiquer le panorama marseillais en paysage corse, de transhumer ses héros dans la cité phocéenne, comme dans les deux premières saisons de “Mafiosa”. La Corse, il la voulait, il l’a eue : « C’était ma condition sine qua non pour tourner cette troisième année. Il fallait donner sa véritable identité à la série en filmant dans les décors réels. La Corse donne un autre éclairage aux personnages et aux intrigues. On comprend mieux ce qui se passe et toute l’équipe peut s’imprégner de l’ambiance. Et j’ai enfin la possibilité de filmer en plans larges. Bastia et ses alentours sont très cinématographiques : il y a un décalage entre la beauté de l’endroit et la décrépitude des bâtiments qui me fait penser à Naples ou à Tel-Aviv, et qui accroche la caméra. On est au coeur de “Mafiosa”. » On avait prédit que ça se passerait mal si le tournage avait lieu en Corse, qu’il y aurait des représailles. Qui ça, on ? Des gens. La rumeur. Quelles représailles ? « Allez savoir, en tout cas, c’est ce qu’on a dit », marmonne une source bien informée qui tient à l’anonymat. Pourtant, après deux mois et demi de prises de vues entre Bastia, Saint-Florent, Nonza, Tamarone, Sisco et Erbalunga, aucun bain de sang n’est à déplorer au sein de l’équipe. Il y a bien eu un dénommé Michelangeli qui s’est fait descendre et un restaurant en construction parti en fumée de son propre chef, mais personne ne les connaissait sur le plateau. « L’équipe a été très bien accueillie. Les gens d’ici sont contents que la série soit tournée en Corse, ne serait-ce que pour des raisons économiques », assure Michel Simongiovanni, le chef régisseur de “Mafiosa”, un autochtone certifié. « 500 figurants corses ont été embauchés, ainsi que 27 techniciens et 30 acteurs. Même si cela ne représente que 30 % de locaux sur l’ensemble de l’équipe, c’est un début. En dehors des documentaires, il y a peu de tournages sur l’île, or il faut bien que les techniciens se forment. Une série comme “Mafiosa” permet aux jeunes de s’initier à la technique. Sans compter qu’en période creuse cela fait vivre les hôteliers, les restaurateurs et les commerçants de proximité. Sur les 11 millions d’euros de budget, 3 ont été dépensés dans l’île. » Si les productions continentales rechignent à planter leurs projecteurs sur l’île de Beauté, c’est parce que tourner en Corse coûte cher. Très cher. Vols aller-retour des comédiens, matériel et loges transportés du continent, cantine transbahutée de Marseille, produits de base à prix élevés et défraiements de l’équipe à l’encan : même avec les 200 000 euros de subvention accordés par la collectivité territoriale de Corse (CTC), les producteurs de “Mafiosa”, Image & Compagnie et Canal+ ont senti passer l’addition. Corsée, elle était. « Comme on ne pouvait pas diminuer le nombre de jours de tournage, on a réduit le nombre d’acteurs et de décors. Cela dit, on est juste financièrement », convient Fabrice de la Patellière, directeur de la fiction de Canal +. De quoi faire hurler Sylvain Ettori, le président fortement chevelu de Corsica Cinéma. En mars dernier, il fulminait à longueur de journaux qu’une série aussi prestigieuse puisse solliciter et obtenir une telle enveloppe de la CTC. « Une somme qui aurait fait le bonheur d’unités de production basées en Corse qui s’emploient à y développer durablement l’industrie cinématographique », assénait-il sur Corsematin.com. L’argument fait doucement rigoler la source haut placée, toujours aussi anonyme : en gros, Ettori cherche à se faire de la publicité. « En plus, il raconte n’importe quoi. 70 % des subventions de la CTC ont été allouées à des auteurs corses, soit 84 projets sur les 97 dernièrement soutenus. Il n’est pas question de faire de “Mafiosa” la vitrine de la Corse, mais il faut reconnaître que la série contribue à la culture corse. » D’après cette même source, même “L’Enquête corse”, l’adaptation cinématographique de la BD de Pétillon, avec ses flics de supérette, ses beuveries à l’alcool de myrte et ses guignolades encagoulées, y a contribué : « Les Corses ont détesté le film, mais on en a beaucoup parlé et cela a incité d’autres productions à venir tourner ici. C’est ce que l’île recherche, entre autres, pour améliorer son économie. La CTC tient à développer ses activités audiovisuelles, et elle s’y emploie depuis 2005, mais le processus prend beaucoup de temps. » Un autre personnage d’importance confie sous le sceau du secret que les critères pour accorder une subvention à “Mafiosa” ont été plus économiques que qualitatifs. Voix de rocaille et accent chantant, il soutient que la série donne une vision « caricaturale, manichéenne et affadie » du banditisme insulaire et des mouvances nationalistes. Il s’agace encore de cette histoire de mafia, alors qu’il n’y a que des clans en Corse, pas d’organisation mafieuse. Et puis, une femme à la tête d’un clan, d’une mafia – qu’on l’appelle comme on veut – c’est inimaginable dans un pays latin, voire très énervant, pour tout dire. Et de conclure : « Je sais que c’est une fiction et que le tournage ici est bénéfique à notre économie, mais les Corses sont très sensibles à l’image qu’on donne d’eux et de leur pays. Comme dans tous les pays à forte personnalité, il y a une grande réactivité. » Pierre Leccia, une sorte de falaise à crins poivre et sel, sait tout ça. Il est corse et journaliste. Il dénombre les macchabées troués à la chevrotine dans “Corse Matin”, il a des gens « qui ont pris des chemins de traverse » parmi ses fréquentations, et il n’aime pas qu’on montre les voyous corses comme des brutes épaisses. « Je ne connais ici aucun truand qui soit barbare comme ceux qui étaient dépeints dans la saison 1 de “Mafiosa”. Ce qui dérangeait les Corses, à l’époque, ce n’était pas qu’on y montrait des voyous, mais que les voyous y étaient représentés uniquement sous un mauvais jour, sans nuance. » Au fait, Leccia est aussi le coscénariste d’Eric Rochant depuis la saison 2, ceci (un Corse véritable au scénario) expliquant cela (des intrigues et des personnages nettement plus subtils). La troisième saison a d’ailleurs été écrite chez Pierre Leccia, sous le soleil de l’île et un déluge de faits divers. « Avec Eric, on s’est nourri de ce qu’on lisait dans les journaux, de mes souvenirs, des petites histoires que nous racontaient les uns et les autres. On a tricoté la bande de la Brise de mer avec celle de Jean-Jé Colonna, et, puisqu’on tourne enfin en Corse, on confronte Sandra Paoli, l’héroïne, à différents nationalistes, en faisant très attention à ne pas les caricaturer. L’idée étant de ne pas raconter de conneries, de se raccrocher à la réalité pour contrebalancer la fiction. » Sur le plateau, dans une villa avec piscine à débordement fichée sur les hauteurs de Bastia, entre montagne et mer, Jean-Michel Paoli (Thierry Neuvic) propose un coup à Mikael (Abraham Belaga), chef d’une bande de voyous sans code ni honneur. « Quel genre de coup ? demande le jeune truand. – Un fourgon. Parts égales pour tout le monde mais, pour tes potes, c’est juste une invite. Que les choses soient claires. C’est pas nos associés », rétorque Paoli. Silence de plomb. Tout cela va mal se terminer, à l’évidence. Perché dans un olivier, un oiseau glousse. En Corse, la fiction est toujours plus drôle que la réalité.

avril 10, 2010

Pourquoi Gainsbourg a toujours la cote ?

Filed under: tout ou rien — marcos @ 12:55
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Le formidable Gainsbourg (vie héroïque) de Joann Sfar s’apprête à envahir les écrans, les chansons du grand Serge sont toujours aussi présentes sur les ondes, et les livres qui lui sont consacrés garnissent les rayons des librairies. Même les gens de la rue adoptent le look Gainsbourg. L’homme à la tête de chou serait-il donc toujours à la mode de chez nous ?

Vous l’avez peut-être remarqué : difficile d’écouter la radio sans tomber sur une chanson inoubliable du maître, et impossible aussi de ne pas tendre l’oreille vers quelque chose qui lui ressemble étrangement. En effet, la musique de Gainsbourg continue d’influencer les artistes actuels, comme le confirme Gilles Verlant, auteur de Gainsbourg, la biographie phare du compositeur : « Des Gainsbourg, on en croise dans la chanson, et même au plus haut niveau puisque le premier album de Carla Bruni était totalement “gainsbourien” dans l’esprit, et son interprète totalement birkinienne. On peut aussi parler de Keren Ann, ou de Benjamin Biolay, de Miossec depuis son premier disque, ou de Charlotte Gainsbourg qui sort un disque totalement dans l’esprit de son père – et pour cause, me direz-vous ! Mais aussi parce que Beck, qui a composé l’album, est totalement sous l’emprise de Melody Nelson et de l’oeuvre de Serge en général. » Les volutes de l’inspiration gainsbourienne envoûtent donc la jeune garde musicale française, mais pas seulement, puisque des chanteurs nippons comme Jon The Dog ou Kenzo Saeki, auto-surnommé “L’homme à la tête de sushi” en hommage au vrai, reprennent en boucle les morceaux de l’artiste. Comme Alain Delon, Gainsbourg est une star au Japon, où règne depuis longtemps une véritable Gainsbourg-mania. De plus, ses mélodies traversent régulièrement l’Atlantique, et c’est ainsi qu’on a retrouvé un morceau de La Javanaise dans le Da Vinci Code, ou un Laisse tomber les filles dans le Boulevard de la mort de Quentin Tarantino. Mais comment expliquer que 19 ans après sa disparition, l’influence de celui qui considérait la musique comme un art mineur par rapport à la peinture soit toujours aussi grande ? « Parce que c’est simplement l’un des plus grands, l’un des plus mythiques, et l’un des plus incroyablement modernes, rétorque Gilles Verlant. Gainsbourg invente une modernité qu’on n’a pas fini de rattraper aujourd’hui. » In the mode for love Incontestable génie musical, Gainsbourg n’est pas seulement le compositeur des chansons qu’on connaît, il est également le compositeur de sa propre image qu’il a su rendre indémodable. Aujourd’hui, on peut donc voir des Gainsbourg au coin des faubourgs, mais aussi des Gainsbarre au comptoir des bars, comme le souligne Gilles Verlant : « Baladez-vous cinq minutes dans la rue et vous allez croiser douze Gainsbourg, en l’occurrence des mecs qui sont lookés comme Serge. » Le Serge de la fin des années 60, début des années 70, la période dandy trendy où Gainsbourg, enfin sorti de son piano-bar, arborait le costume cintré avec un classicisme et une classe recherchés aujourd’hui par la jeunesse dorée. Un classicisme qu’il a su dévergonder au fur et à mesure des seventies en se décintrant au bras de sa compagne Jane Birkin, dont l’image lui est définitivement associée. En parallèle aux minijupes et aux shorts Birkin qui reviennent à la mode, il est désormais branché de porter des bottines Carvil et un trench Renoma en accord avec la période anglaise de Gainsbourg. Si les années 70 ont décoincé le monde entier, le libertaire que Gainsbourg était ne pouvait résister à ce souffle de liberté. Un souffle qui, comme bien souvent chez les hommes, a été doucement porté à son oreille par la voix d’une femme : sa muse Jane Birkin, à en croire Gilles Verlant. « Elle lui a dit : “Laisse-toi pousser les poils de la barbe, ça va joliment creuser ton visage. Tu portes des costumes trop classiques, tu peux porter ta veste Yves Saint Laurent mais avec un jean, et puis si le jean est effiloché, c’est pas grave. Et tu devrais te laisser pousser les cheveux pour cacher tes oreilles.” Et voilà ! Et ce look-là est devenu celui de Monsieur Tout-le-monde aujourd’hui. » Alors, un look de tête de chou, mais pas les pieds en choux-fleurs ! A l’expression “bien dans ses baskets”, Gainsbourg a substitué celle de “libre dans ses Repetto”. Des chaussures à la blancheur immaculée (les zizis, en hommage à Zizi Jeanmaire), que Gainsbourg a irrémédiablement adoptées comme le raconte Jean-Marc Gaucher, PDG de Repetto : « Un jour, Jane Birkin a vu une paire de zizis blanches dans le bac à soldes d’un magasin. Elle a acheté cette paire, il a mis ses pieds dedans, et jusqu’à son dernier jour, il n’a jamais quitté les Repetto. Il détestait le carcan des chaussures traditionnelles, et ce sont des chaussures pas très conventionnelles, comme son habit, comme son être, comme tout ce qu’il était. » Une attitude vestimentaire hors norme qui là encore, comme tout ce qui touche Gainsbourg, fait des émules, dixit Jean-Marc Gaucher : « Aujourd’hui il y a beaucoup d’artistes qui portent nos produits, et je pense que la première fois qu’ils achètent nos chaussures, c’est pour le lien qu’il y a entre la marque et Gainsbourg. »

L’élégance de l’irrévérence Mais ce qui fait que Gainsbourg est encore à la mode aujourd’hui, ce ne sont pas seulement ses rimes ou ses chemises denim. Non, c’est aussi son attitude cool et son irrévérence, avant-gardistes à l’époque, qui fascinent encore aujourd’hui, selon Gilles Verlant : « Ça fait partie de la légende et de la curiosité qu’il peut susciter auprès d’un public plus jeune. Ils ont 20 ans et découvrent un mec d’une liberté folle qui se permettait des choses que personne ne fait plus. Parfois c’était bien raté, on est d’accord, mais la plupart du temps c’était une image de liberté. Ne fût-ce que de chanter Love on the Beat ! » Même si aujourd’hui, à l’heure du politiquement correct, « il serait très malheureux, ne serait-ce que de ne pas pouvoir fumer au restaurant », conclut Verlant. Et nous tous de sourire en nous disant qu’il aurait sûrement osé, et qu’on lui aurait pardonné. Alors, à la question « Gainsbourg est-il à la mode ? », la réponse est : non ! Gainsbourg n’est pas à la mode, il est aux modes ! Il est chaque matin dans le pékin moyen qui se rebelle car il a la flemme de se raser, dans chaque histoire d’amour endiablée, dans chaque regard d’un père pour sa fille aimée, dans un nuage de fumée ou dans une bouteille trop entamée, dans une veste sans chemise portée, dans un aphorisme relevé, dans ses milliers de notes égrenées, et dans les sublimes paroles qu’il nous a laissées.

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