Pourquoi?

juin 24, 2010

Mafiosa : ça se corse !

Filed under: tout ou rien — marcos @ 7:38
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Après deux saisons en Provence, la série de Canal+ se tourne, pour la première fois, sur l’île de Beauté. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour le réalisateur et pour
les Corses, ça veut dire beaucoup. Explications.

Des montagnes découpées à la machette, molletonnées d’arbousiers, de bruyères et de myrtes, qui résonnent des cavales de bandits mythiques. Un fouillis de pins, de palmiers, de longues fleurs violettes et de lavandes qui dévorent des routes serpentines et cabossées. La Méditerranée fondue dans des horizons d’Italie, piquetée de ferrys et de voiliers. La Corse, enfin. La Haute-Corse, plus précisément. C’est ici que soufflent les derniers miasmes de la Brise de mer, la légendaire bande de malfaiteurs bastiais, baptisée ainsi d’après le nom du café du Vieux-Port où les gangsters avaient coutume de taper le carton. Ici, les balles de fusil sifflent plus souvent que la tramontane, les explosifs tonnent plus fort que l’orage : la guerre des clans est ouverte, le taux de mortalité du voyou est en hausse. Eric Rochant y tourne la troisième saison de “Mafiosa”, une série avec des truands bastiais qui s’envoient des amabilités balistiques.

Une “identité” qui coûte cher
Marre de faire semblant, de trafiquer le panorama marseillais en paysage corse, de transhumer ses héros dans la cité phocéenne, comme dans les deux premières saisons de “Mafiosa”. La Corse, il la voulait, il l’a eue : « C’était ma condition sine qua non pour tourner cette troisième année. Il fallait donner sa véritable identité à la série en filmant dans les décors réels. La Corse donne un autre éclairage aux personnages et aux intrigues. On comprend mieux ce qui se passe et toute l’équipe peut s’imprégner de l’ambiance. Et j’ai enfin la possibilité de filmer en plans larges. Bastia et ses alentours sont très cinématographiques : il y a un décalage entre la beauté de l’endroit et la décrépitude des bâtiments qui me fait penser à Naples ou à Tel-Aviv, et qui accroche la caméra. On est au coeur de “Mafiosa”. » On avait prédit que ça se passerait mal si le tournage avait lieu en Corse, qu’il y aurait des représailles. Qui ça, on ? Des gens. La rumeur. Quelles représailles ? « Allez savoir, en tout cas, c’est ce qu’on a dit », marmonne une source bien informée qui tient à l’anonymat. Pourtant, après deux mois et demi de prises de vues entre Bastia, Saint-Florent, Nonza, Tamarone, Sisco et Erbalunga, aucun bain de sang n’est à déplorer au sein de l’équipe. Il y a bien eu un dénommé Michelangeli qui s’est fait descendre et un restaurant en construction parti en fumée de son propre chef, mais personne ne les connaissait sur le plateau. « L’équipe a été très bien accueillie. Les gens d’ici sont contents que la série soit tournée en Corse, ne serait-ce que pour des raisons économiques », assure Michel Simongiovanni, le chef régisseur de “Mafiosa”, un autochtone certifié. « 500 figurants corses ont été embauchés, ainsi que 27 techniciens et 30 acteurs. Même si cela ne représente que 30 % de locaux sur l’ensemble de l’équipe, c’est un début. En dehors des documentaires, il y a peu de tournages sur l’île, or il faut bien que les techniciens se forment. Une série comme “Mafiosa” permet aux jeunes de s’initier à la technique. Sans compter qu’en période creuse cela fait vivre les hôteliers, les restaurateurs et les commerçants de proximité. Sur les 11 millions d’euros de budget, 3 ont été dépensés dans l’île. » Si les productions continentales rechignent à planter leurs projecteurs sur l’île de Beauté, c’est parce que tourner en Corse coûte cher. Très cher. Vols aller-retour des comédiens, matériel et loges transportés du continent, cantine transbahutée de Marseille, produits de base à prix élevés et défraiements de l’équipe à l’encan : même avec les 200 000 euros de subvention accordés par la collectivité territoriale de Corse (CTC), les producteurs de “Mafiosa”, Image & Compagnie et Canal+ ont senti passer l’addition. Corsée, elle était. « Comme on ne pouvait pas diminuer le nombre de jours de tournage, on a réduit le nombre d’acteurs et de décors. Cela dit, on est juste financièrement », convient Fabrice de la Patellière, directeur de la fiction de Canal +. De quoi faire hurler Sylvain Ettori, le président fortement chevelu de Corsica Cinéma. En mars dernier, il fulminait à longueur de journaux qu’une série aussi prestigieuse puisse solliciter et obtenir une telle enveloppe de la CTC. « Une somme qui aurait fait le bonheur d’unités de production basées en Corse qui s’emploient à y développer durablement l’industrie cinématographique », assénait-il sur Corsematin.com. L’argument fait doucement rigoler la source haut placée, toujours aussi anonyme : en gros, Ettori cherche à se faire de la publicité. « En plus, il raconte n’importe quoi. 70 % des subventions de la CTC ont été allouées à des auteurs corses, soit 84 projets sur les 97 dernièrement soutenus. Il n’est pas question de faire de “Mafiosa” la vitrine de la Corse, mais il faut reconnaître que la série contribue à la culture corse. » D’après cette même source, même “L’Enquête corse”, l’adaptation cinématographique de la BD de Pétillon, avec ses flics de supérette, ses beuveries à l’alcool de myrte et ses guignolades encagoulées, y a contribué : « Les Corses ont détesté le film, mais on en a beaucoup parlé et cela a incité d’autres productions à venir tourner ici. C’est ce que l’île recherche, entre autres, pour améliorer son économie. La CTC tient à développer ses activités audiovisuelles, et elle s’y emploie depuis 2005, mais le processus prend beaucoup de temps. » Un autre personnage d’importance confie sous le sceau du secret que les critères pour accorder une subvention à “Mafiosa” ont été plus économiques que qualitatifs. Voix de rocaille et accent chantant, il soutient que la série donne une vision « caricaturale, manichéenne et affadie » du banditisme insulaire et des mouvances nationalistes. Il s’agace encore de cette histoire de mafia, alors qu’il n’y a que des clans en Corse, pas d’organisation mafieuse. Et puis, une femme à la tête d’un clan, d’une mafia – qu’on l’appelle comme on veut – c’est inimaginable dans un pays latin, voire très énervant, pour tout dire. Et de conclure : « Je sais que c’est une fiction et que le tournage ici est bénéfique à notre économie, mais les Corses sont très sensibles à l’image qu’on donne d’eux et de leur pays. Comme dans tous les pays à forte personnalité, il y a une grande réactivité. » Pierre Leccia, une sorte de falaise à crins poivre et sel, sait tout ça. Il est corse et journaliste. Il dénombre les macchabées troués à la chevrotine dans “Corse Matin”, il a des gens « qui ont pris des chemins de traverse » parmi ses fréquentations, et il n’aime pas qu’on montre les voyous corses comme des brutes épaisses. « Je ne connais ici aucun truand qui soit barbare comme ceux qui étaient dépeints dans la saison 1 de “Mafiosa”. Ce qui dérangeait les Corses, à l’époque, ce n’était pas qu’on y montrait des voyous, mais que les voyous y étaient représentés uniquement sous un mauvais jour, sans nuance. » Au fait, Leccia est aussi le coscénariste d’Eric Rochant depuis la saison 2, ceci (un Corse véritable au scénario) expliquant cela (des intrigues et des personnages nettement plus subtils). La troisième saison a d’ailleurs été écrite chez Pierre Leccia, sous le soleil de l’île et un déluge de faits divers. « Avec Eric, on s’est nourri de ce qu’on lisait dans les journaux, de mes souvenirs, des petites histoires que nous racontaient les uns et les autres. On a tricoté la bande de la Brise de mer avec celle de Jean-Jé Colonna, et, puisqu’on tourne enfin en Corse, on confronte Sandra Paoli, l’héroïne, à différents nationalistes, en faisant très attention à ne pas les caricaturer. L’idée étant de ne pas raconter de conneries, de se raccrocher à la réalité pour contrebalancer la fiction. » Sur le plateau, dans une villa avec piscine à débordement fichée sur les hauteurs de Bastia, entre montagne et mer, Jean-Michel Paoli (Thierry Neuvic) propose un coup à Mikael (Abraham Belaga), chef d’une bande de voyous sans code ni honneur. « Quel genre de coup ? demande le jeune truand. – Un fourgon. Parts égales pour tout le monde mais, pour tes potes, c’est juste une invite. Que les choses soient claires. C’est pas nos associés », rétorque Paoli. Silence de plomb. Tout cela va mal se terminer, à l’évidence. Perché dans un olivier, un oiseau glousse. En Corse, la fiction est toujours plus drôle que la réalité.

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