Pourquoi?

mars 14, 2011

31e Salon du livre

Filed under: tout ou rien — marcos @ 8:15
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Danemark, Norvège, Suède, Finlande, Islande : le 31e Salon du livre met l’Europe septentrionale à l’honneur. C’est l’occasion de découvrir, au-delà des auteurs les plus connus, l’exceptionnelle vitalité de ces littératures venues du froid. Aujourd’hui très à la mode, elles restèrent longtemps un secret bien gardé dont seuls quelques noms émergeaient. Retour sur une initiation progressive.

Pendant très longtemps, nous avons accolé à l’Europe du Nord tous les clichés. Il y faisait froid, et les habitants étaient soit des blonds très doués pour le ski, soit de grands types un peu bourrus à l’air rogue coupant de lourds troncs d’arbre. Les rares écrivains à succès que l’on découvrait ne nous donnaient pas toujours une idée précise de leurs pays respectifs. Jusqu’à une époque récente, les lecteurs français n’avaient qu’une connaissance parcellaire des littératures septentrionales, faute de traductions. L’initiation aura été graduelle, en plusieurs grandes étapes. Première étape : l’écrivain norvégien nobélisé Il s’appelle Knut Hamsum (1859-1952), et c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Ecrivain à tendance sociale, entre Balzac et Thomas Mann, il a acquis sa célébrité en obtenant le prix Nobel de littérature en 1920, récompensant notamment son chef-d’oeuvre, La Faim (1890). Mais nous serions bien en peine de trouver dans ce récit un peu de couleur locale, des informations sur la Norvège. En narrant la dérive d’un journaliste indigent, il traite de la pauvreté en général et de la folie qu’elle peut provoquer chez l’homme. Deuxième étape : le best-seller finlandais Après Hansum, notre lecteur, un peu paresseux il faut bien le dire, n’a pas forcément envie de poursuivre son voyage. Il prend ce qu’on lui apporte : un best-seller signé de Mika Waltari. Il se souvient du péplum de Michael Curtiz, Sinouhé l’Egyptien, avec Victor Mature, adapté donc du roman de Waltari paru en 1945. Là encore, il ne saura rien de la Finlande puisque cet auteur compose des épopées très délocalisées et intemporelles – ici, la vie d’un médecin dans l’Egypte antique. Pas grave, il a passé un bon moment. Venus de pays étroits et énigmatiques, les auteurs comme Hansum ou Waltari savaient que leur survie dépendait de leur succès à l’étranger, et ils n’avaient qu’une ambition : atteindre l’universalité en brassant de grands thèmes. Troisième étape : le suédois rock’n’roll Notre lecteur retourne chez sa libraire et tombe sur un livre paru chez Gallimard. Il s’agit de L’Enfant brûlé (1948), le chef-d’oeuvre d’une grande star des lettres, Stig Dagerman, un garçon au look assez dandy, journaliste, aussi célèbre en son temps qu’Albert Camus. Il attaque enfin un drame proprement scandinave à la sauce bergmanienne – un adolescent amoureux de la femme de son père –, à la fois local et universel. Extrait : « Par les fenêtres des paliers, ils voient la neige tomber de plus en plus dense et, dans un nuage gris, envelopper les barres à tapis qui se dressent comme des potences. » Voici une notation qui nous permet d’approcher un peu plus la sensibilité du Nord, et quelle sensibilité : celle d’âmes rongées par la solitude et de secrètes douleurs. On ne peut pas franchement dire qu’elle donne une image très riante de la Suède… L’auteur se suicida d’ailleurs à 31 ans, en 1954, en s’asphyxiant avec le pot d’échappement de sa voiture. Une sorte de James Dean dépressif. Quatrième étape : le Finlandais rigolo La quatrième grande étape du parcours de notre lecteur – la plus importante – arrive au début des années 1970. Pour la première fois, un écrivain du Nord fait rire tout en restant poétique. Le Finlandais Arto Paasilinna, auteur de livres très toniques comme Le Meunier hurlant ou Le Lièvre de Vatanen, invite à parcourir des contrées baroques et panthéistes. Il y a donc bien du souffle sous les aurores boréales. Cinquième étape : des éditeurs courageux C’est la cinquième escale avant l’arrivée. Le lancement en 1991 des éditions Gaia, spécialisées dans ces régions froides, a représenté le passeport définitif. Nous avons d’abord trouvé l’entreprise quelque peu exotique, avec ses livres aux élégantes couvertures brunes et ses noms de vikings imprononçables. Mais maintenant, on ne rigole plus : respect ! Gaia nous a notamment fait connaître les sagas de l’explorateur danois Jon Riel. Et puis Actes Sud, la belle maison d’Arles, s’y est mise elle aussi… Et aujourd’hui… Tous ces efforts un peu éparpillés puis plus réguliers ont donc familiarisé peu à peu notre lecteur français avec ces territoires littéraires que nous visiterons au Salon du livre, le Danemark, la Finlande, la Norvège, l’Islande et la Suède. Ces expériences pionnières paraissent bien lointaines aujourd’hui, alors que souffle depuis les fjords la plus formidable explosion littéraire apparue ces dernières années, comparable à “l’Age d’argent russe” (1900-1930) ou à la “Génération perdue” américaine (années 1920). Déjà fort bien fournies en excellents musiciens, ces terres froides abritent désormais un vivier de conteurs remarquables et pour la plupart très populaires, et ce dans tous les domaines. Evidemment, le roman policier occupe une place majeure, les Scandinaves ayant totalement renouvelé le genre ces dernières années. On pense à la série Millenium du Suédois Stieg Larsson qui a cassé tous les codes de la “detective story” (45 millions d’exemplaires vendus dans le monde), ou aux enquêtes de l’enquêteur Wallander, que Henning Mankell vient d’achever. Ce qui plaît, c’est l’incroyable vigueur de leur style, la tonicité de leurs récits, riches et poétiques. « Indignez-vous ! », semble nous dire Stig Larsson – mort, rappelons-le, d’une crise cardiaque au moment où il apportait le troisième tome de Millenium à son éditeur, et dont la vie fut un modèle d’engagement et d’obstination. C’est toute la différence avec le grand Stig Dagerman : les histoires sont aussi sinistres (crimes atroces, montée du néonazisme, amours impossibles, mensonges…), mais ces romanciers-là nous rassurent par leur force de vie, leur message, l’utopie qu’ils défendent jusqu’à la mort de leurs personnages. On se souvient de Lars Tobiasson obsédé par sa rencontre avec une femme seule sur une île isolée, dans Profondeurs, magnifique roman de Mankell mêlant mythologie, sensualité et aventures. «L’hiver était rude cette année-là, la glace si épaisse qu’on raconte qu’elle formait un mur compact en mugissant comme une bête sauvage. C’est alors qu’une longue crevasse s’est ouverte, depuis la mer jusqu’à l’île de Gotska Sando, et dans cette crevasse, une femme est arrivée à la dérive. Ce devait être une déesse car son corps brillait. » La vraie déesse pour tous les écrivains s’appelle sûrement l’Etat providence. Les pays d’Europe du Nord ont compris depuis longtemps quels bénéfices ils pouvaient tirer de leur littérature pour exporter leur culture et leur identité. Ils ont donc créé des structures officielles chargées de sa promotion, comme le Centre danois d’information sur la littérature ou le Centre pour la littérature norvégienne. De nombreux ateliers d’écriture et des “écoles du polar” ont aussi vu le jour, et en Suède il n’est pas rare de croiser des bibliobus, ces petits camions-bibliothèques qui apportent la littérature dans les endroits les plus reculés. Dans ces pays, pour reprendre une jolie formule de Marcel Proust, la lecture est depuis toujours une amitié. Et c’est sans doute pour cela que nous nous en sentons si proches. • Salon du Livre, du 18 mars au 21 mars, Porte de Versailles (Pavillon 1), bd Victor, 15e. M° Porte de Versailles ou Balard. http://www.salondulivreparis.com. Heures d’ouverture : vendredi 18 de 10 à 23 h, samedi 19 et dimanche 20 de 10 à 20 h, le lundi 21 de 13 h à 18 h. Entrée : 8 euros.

mai 15, 2010

Stéphanie Chevrier, éditrice chevaleresque

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Issue d’un milieu populaire, Stéphanie Chevrier a travaillé chez de grands éditeurs avant de lancer récemment sa propre maison, Don Quichotte. A son catalogue, des livres sur des musiciens et des documents d’actualité.

Autrefois, quand le milieu littéraire donnait en exemple une éditrice, il citait Françoise Verny : dans le genre glamour, on pourrait mieux faire. Aujourd’hui, chers amis écrivains, les femmes qui vous publient sont belles et soignées. De quoi inciter les auteurs à plancher comme des forçats sur leur manuscrit pendant des mois, juste pour mériter un gracieux sourire. Au hasard d’une promenade sur les territoires littéraires, vous rendez une petite visite à la jeune maison d’édition Don Quichotte, spécialisée dans les crédits livres sur la musique et les documents d’actualité brûlante. Avec son sigle représentant la maigre silhouette du héros de Cervantès et ses élégantes maquettes, elle fait déjà parler d’elle, au sein du prestigieux groupe La Martinière-Le Seuil. L’autoportrait de Charles Aznavour, A voix basse, et le livre citoyen de l’équipe de Mediapart dirigée par Edwy Plenel, N’oubliez pas ! Faits & gestes de la présidence Sarkozy, ont permis à la jeune structure de planter le décor et de gagner ses premiers galons. Il faut dire que sa fondatrice et sémillante directrice littéraire, Stéphanie Chevrier, est une professionnelle accomplie. On pourrait croire que son parcours, depuis une dizaine d’années, a été facile. Son allure BCBG laisse en effet supposer qu’elle est issue d’une famille favorisée : « Pas du tout ! , coupet- elle tout de suite. Je viens d’un milieu humble ! J’ai grandi dans les Yvelines puis en Seine-Saint-Denis. Mon père a vite disparu du paysage. J’ai été élevée par ma mère, secrétaire, qui m’a enseigné la nécessité pour une femme d’être indépendante et a infusé en moi la passion du livre. » Un jour de Noël, âgée de sept ans, Stéphanie aperçut sous le sapin un paquet plutôt large. Impatiente, elle déchira l’emballage, persuadée qu’il s’agissait d’une poupée. Elle se souvient encore de sa déception. Un livre ! Casse-Noisette, dans l’édition Flammarion de l’époque. Mais le petit récit alluma une flamme qui ne s’est jamais éteinte. « Ma mère n’avait pas fait d’études, elle ne m’a donc pas enseigné la lecture, mais m’a offert le sésame. » Les instituteurs, la bibliothèque du lycée ont fait le reste. Stéphanie s’est alors consacrée à la littérature. Titulaire d’une licence de lettres, elle est entrée très vite dans le mouvement, d’abord aux éditions Numéro Un chez Hachette. « Mes années noires, dit-elle. Il fallait convaincre les auteurs de venir publier chez nous, les libraires de bien mettre en place nos livres, les journalistes d’en parler. On a donné tout ce qu’on avait. » Puis elle a rejoint Calmann- Lévy, attirée par le catalogue, très engagé politiquement, comme elle – Hannah Arendt, Raymond Aron–, et enfin la grande maison Flammarion où elle est restée plusieurs années, mais toujours avec l’idée de conduire sa propre barque.

Besoin d’indépendance

« Mon intention était de monter ma maison, en toute indépendance. Et puis, très vite, je me suis rendu compte qu’il fallait des moyens pour assurer le coût de la fabrication et des tirages. Je me suis mise en quête d’un diffuseur et distributeur, et j’ai rencontré Hervé de La Martinière, le PDG du groupe Le Seuil. Il a tout de suite voulu participer à l’aventure. Je lui ai exposé mon “business plan”, un plan prévisionnel sur cinq ans, très détaillé, avec le nombre de titres, les tirages, ventes, prix, coûts de fabrication. J’ai montré un document précis. Chez Flammarion, j’ai appris à compter, à maîtriser les budgets. » C’est ce qui fascine et étonne chez Stéphanie Chevrier : ce mélange de romantisme et de gestion pointilleuse. Elle vous parle de business plan et vous raconte avec passion, tout de suite après, ce roman de Victor Hugo, Quatre-vingttreize, qu’elle lit avec grand plaisir. Son tempérament réaliste lui a d’abord fait publier deux livres “tranquilles”. « Aznavour est le premier auteur qui m’a fait confiance et m’a donné son accord. Cela nous importait à tous les deux. » Elle a aussi sorti un livre sur Johnny Hallyday, de la journaliste Véronique Mortaigne. Mais derrière, la joueuse passionnée n’est jamais loin. « Je vais prendre des risques, faire quelques paris. » Cela commence par ce beau visage à l’encre, celui d’Akhenaton, le rappeur d’IAM, troisième grande livraison de sa collection musique, ou par son projet de recueils des grands articles de la légendaire “rock critique”. Elle nous annonce aussi un document choc très attendu, le récit de la prise d’otages par des pirates somaliens du voilier Le Tanit. Au-delà d’un simple témoignage, l’auteur, Chloé Lemaçon, a presque écrit un essai politique. Le programme éditorial de Stéphanie Chevrier réserve donc bien des surprises. Elle compte ainsi publier des romans dès 2011. « Je suis devenue éditrice parce que j’avais envie de vivre des aventures », se rappelle-t-elle, un peu rêveuse. Sur sa vie privée, elle préfère rester très discrète ; ultime paradoxe puisqu’elle a donné à sa Maison le nom du héros le plus théâtral de la littérature espagnole. « Mon vrai plaisir est d’être ici, dans mon laboratoire, à chercher des idées. Je vais rarement à des cocktails. » Une vocation que l’on pourrait résumer par cette belle maxime du poète Stéphane Mallarmé : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre. »

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